Eric R.

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Trencadis

Quidam Édition

22,00
par (Libraire)
10 novembre 2020

Une mosaïque magnifique

Raconter la vie de Niki de Saint Phalle de manière linéaire. En trois temps par exemple. Premier temps: Catherine de Saint Phalle née le 29 Octobre 1930 à Neuilly. Deuxième temps: vie et souffrances de Niki, artiste plasticienne. Troisième temps enfin: mort de Niki le 21 Mai 2002 en Californie. Impossible et inconcevable compte tenu de l’existence tourmentée de l’artiste. Comme si une vie n’était qu’un début, un milieu, une fin. Comment faire alors ? Comme l’oeuvre de Niki, partir de « la dislocation vers la reconstruction », « broyer le figer pour enfanter le mouvement », utiliser le Trencadis cette mosaïque d’éclats de céramique et de verre pour reconstituer un tout. De la vieille vaisselle recyclée. Comme Gaudi dans le parc Güell, comme Caroline Deyns dans son récit.

L’écrivaine va ramasser de ci de là de multiples éclats, elle va les raconter, les poser, les coller sur la feuille. Peu importe leur origine. Ici un forain qui va prêter sa carabine pour faire exploser ces tableaux cible. Là, deux femmes d’aujourd’hui conversent sur la voisine qui a abandonné ses enfants, devisant sur l’instant maternel, le féminisme, la liberté. Ou encore Eva Aeppli, la femme de Jean Tinguely, qui nous explique comment elle mit son amant dans les bras de Niki. Comme dans les oeuvres de Niki, la forme est disparate, multiple, selon les périodes, les époques. La chronologie est explosée et pourtant la vision globale du récit est claire, nette, compréhensible, magnifique. Le lecteur a simplement le sentiment d’avoir pris le recul nécessaire pour admirer l’oeuvre, la vie, dans son ensemble. Ce petit pas en arrière, de côté qui ouvre la perspective et dévoile les ombres et la lumière. La lumière, la sculptrice la capte par sa beauté qui lui donne un côté « jeune fille de bonne famille », bourgeoise, capable d’impressionner la pellicule pour un mannequinat qu’elle rejette, trop superficiel et anodin. Cheveux lissés, collier de perles, on dirait dans son milieu que l’on peut lui « donner le Bon Dieu sans confession ». Mais dans son milieu, comme dans tous les milieux, l’enfance est le moment de tous les dangers et le traumatisme qu’elle va subir à l’âge de 11 ans, le viol par son père, va projeter sur toute sa vie ses maléfices: mariage précoce, enfants abandonnés, internement psychiatrique, la litanie de souffrances va pouvoir s’égrener jusqu’à la mort.

Pourtant, la vie révèle aussi de belles choses et le corps de Niki suit les méandres de son oeuvre, ce corps essentiel, qui lui sert au plaisir et à exprimer ses sentiments: les courbes, comme celles de ces Nanas trop souvent réductrices de son oeuvre, pour « déliter la moindre de ses tensions », « l’arête, la ligne droite, la symétrie » comme signe de détestation. Eclats de verre à côté de morceaux de céramique, dans ce livre à nul autre pareil, sous le regard hypnotique de Niki, qui semble interroger le lecteur, Carolyne Deyns, saisit l’essentiel, le mal être d’une femme coincé au départ entre les conventions sociales de son milieu et sa volonté d’être libre, de s’affranchir de l’indicible.
Les voix sont multiples, le collage des mots et des pages, magnifique et parfaitement agencé sous l’apparence du chaos. Le livre explique la création multiforme de Niki, qui trouvera son aboutissement final dans son fameux jardin des Tarots en Toscane, mais épouse aussi la cause féministe: mère ou artiste? Femme ou maitresse? Potiche ou amante? Niki de Saint Phalle fut à la croisée des réponses, décidant parfois de faire tout exploser faisant surgir le sang sur des toiles blanches, ou refusant le « gribouillage-noir noir noir » pour sculpter des femmes au gros ventre « qui ont mangé le ciel le soleil les nuages l’arc-en -ciel et tout ».

Eric