L'équipe du Bateau Livre

8,70
18 août 2014

Coup de coeur littérature étrangère

José Carlos Somoza aime brouiller les pistes et dérouter son lecteur, tout en menant une singulière réflexion sur le pouvoir de la littérature. Dans La caverne des idées, il joue sur les codes du roman policier, du conte mythologique et de l’essai philosophique. Il va jusqu’à inventer une nouvelle figure de style, baptisée l’eidesis, un procédé littéraire utilisé pour faire naître des images subconscientes dans l’esprit du lecteur à l’aide de mots clefs, permettant ainsi un deuxième niveau de lecture. Découverte par le narrateur alors qu’il a pour mission de traduire un ancien texte grec, d’après un manuscrit copié par un certain Montalo qui l’a lui même transcrit des papyrus originaux, cette eidesis va bientôt l’obséder, et le perdre.
Le pari de Somoza est réussi dans ce roman ingénieux et brillamment maîtrisé. L’intrigue grecque, avec ses beaux éphèbes sauvagement assassinés et son perspicace "déchiffreur d’énigmes", est d’autant plus haletante que le narrateur lui-même commence à se sentir traqué, et raconte les étapes de la traduction ainsi que ses craintes concernant sa sécurité personnelle dans des notes de bas de pages qui prendront une importance croissante. Le dénouement sera doublement diabolique !

18 août 2014

Coup de coeur SF

Dans la catégorie scientifique fou et mégalomane, on pourra désormais décerner le grand prix à Mikael Korta. Chercheur pour Biometrics Inc., une entreprise qui stocke la plus grosse base de données sur les iris*, il travaille dans son temps libre sur une "théorie des calques". Un "calque" serait une sorte de monde parallèle que verraient les personnes isolées du monde réel grâce à une manipulation effectuée sur leur iris. D’où la sensation de se retrouver seul sur terre, brutalement, pour 9999 secondes… ou pour toujours. Car Mikael Korta a un plan : éliminer tous les autres "calques", et être le dernier être vivant dans le monde "réel". Seuls April, son ancienne collaboratrice, et Vincent, qui partage le même "calque" que lui, ont la possibilité de sauver l’humanité… N’est-ce pas un peu trop leur demander ?
Hadrien Klent nous sert un savoureux roman, entre science-fiction et thriller, la dose d’humour en prime. De quoi ravir les amateurs d’univers déjantés, de Shakespeare (dont le Timon d’Athènes a donné le titre) et les misanthropes !

18 août 2014

Coup de coeur littérature française

Lassée par les infidélités nonchalantes de son mari, et par ses excuses inexcusables (la dernière en date étant : "je l’ai sautée par inadvertance"), une femme décide d’en finir une bonne fois pour toutes. Elle a donc préparé un plat de raviolis prêt à accomplir le crime parfait. Mais le petit voisin s’invite au dîner et tout bascule : les événements s’enchaînent, le livre se déroule à la façon de poupées russes, comme si chaque histoire pouvait en cacher une autre.


C’est ainsi que l’on apprendra le secret des Vierges de Barhofk, qu’on fréquentera un arnaqueur de vieilles dames, qu’on découvrira une maladie qui transforme la vision en infrarouge et qu’on frissonnera à l’idée qu’un enfant puisse imaginer "cinquante façons astucieuses de tuer une sauterelle". Tour à tour drôle, cynique, absurde ou dramatique, ce roman composite est un vrai bonheur de lecture. Pierre Raufast réussit parfaitement l’exercice de style, jusqu’à la chute finale. Et la boucle est bouclée !

Héros-Limite

18,00
1 août 2014

Coup de coeur littérature française

Drôle de texte que ce petit opus anonyme, préfacé par Pierre Gripari, qui déclare que la lecture de "La Scierie" lui a permis de trouver son propre style. D’ailleurs selon les rumeurs, l’auteur ne serait autre que son propre frère… Publié une première fois 20 ans après écriture, on doit aux éditions Héros-Limite la remise en avant de cet ouvrage des années 50, qui vient de décrocher le prix Mémorable décerné par les librairies Initiales.

Un jeune homme d’origine bourgeoise se retrouve obligé de travailler car il a échoué à ses examens et ne sera pas appelé pour le service militaire avant deux ans. Plutôt que d’exercer un métier qui correspondrait à son milieu, il va chercher à se confronter au monde des travailleurs manuels, et c’est dans une scierie qu’il échouera. Attendu au tournant – les hommes ne se font pas de cadeaux dans le métier – il démontre un talent et surtout une ardeur au travail qui lui vaut rapidement le respect de la communauté. Mais jusqu’on peut-on repousser ses limites ?

Si "La Scierie" transpire la sueur, l’odeur des copeaux de bois, la brutalité des machines et des hommes qui les manipulent, l’ensemble dégage une grande poésie, qui charmera même ceux que le sujet n’attire pas de prime abord !

19 juillet 2014

Coup de coeur littérature francophone

Dans l’esprit, le roman s’ouvre un peu comme celui de McCarthy, La route : des hommes qui avancent dans un paysage aride et dénudé. Qui ont faim, soif, et qui craignent pour leur vie. La différence, c’est que ceux qui vont Faillir être flingué[s] ne traversent pas une scène d’apocalypse, mais les grands espaces de l’ouest américain, et qu’ils marchent avec l’espoir d’un nouveau monde. Ou au moins d’une ville nouvelle, car ils savent qu’il s’en construit une, là-bas, au milieu du désert et des territoires indiens. Des hommes, donc, mais aussi des femmes, qui auront plus que leur mot à dire dans cette histoire, et qui sauront apaiser les combats – physiques comme psychologiques. Et puisqu’un cow-boy ne saurait aller à pied, il y aura des chevaux, des vols de chevaux, des chevaux joués, gagnés, perdus, retrouvés…

Pas besoin d’être un fanatique du genre pour s’embarquer sur le chariot de ce western. Passé le fouillis des premières pages, où l’on découvre pêle-mêle une flopée de personnages, le lien entre eux tous va petit à petit s’agencer dans l’esprit du lecteur. On note d’ailleurs que lorsqu’ils ne se battent pas, ils commercent ensemble ; la "civilisation" s’est-elle jamais bâtie autrement que sur ce fondement ?