Le jeune acrobate et les marionnettes
Éditeur
Editions Le Mono
Date de publication
Langue
français
Fiches UNIMARC
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Le jeune acrobate et les marionnettes

Editions Le Mono

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Autrefois, il y avait du poisson dans toutes les eaux, et les ruisseaux les
plus humbles voyaient se jouer sous leur mousse blanche, parmi les cailloux,
d’alertes goujons. Vous jetiez la ligne et ça mordait. Achigan, truite ou
perchaude ne regardaient guère à l’appât, et se laissaient enlever par amour
pour le pêcheur. Aujourd’hui, les ruisseaux sont à demi desséchés, à cause des
défrichements, et le poisson qui s’attarde encore dans les mares formées par
les échancrures de leurs bords, ne mord qu’aux hameçons dorés et aux amorces
succulentes. Il imite l’homme, son frère. Il faut s’enfoncer maintenant sous
la grande forêt, dans cette région vierge des Laurentides, immense et
tourmentée comme une mer en fureur ; dans cette région de montagnes ombreuses
et de crêtes scalpées, qui viennent brusquement s’arrêter au grand fleuve, et
lui faire un rempart crénelé qui déchire la nue. On escalade les rochers, on
franchit les torrents, on dort sur la dure, on est poursuivi par une légion de
moustiques qui chantent, vibrante et claire comme un verre qui se brise, leur
monotone chanson, nous embrassent effrontément un peu partout, et, comme le
“kissing bug” dont ils devraient au moins imiter la pudeur, ils gorgent
ensuite de notre sang le plus pur. Mais quel paysage merveilleux ! Quel air
vivifiant ! Quelle senteur enivrante et douce ! Quel calme endormeur et
profond ! Partout des lacs bleus comme le ciel baignent le pied des montagnes
; partout des rivières serpentent dans les vallées ; partout des cimes
provoquent les mordants baisers de la foudre ; partout des collines se
couronnent de grands bouleaux rouges et de sapins odorants. Et, dans la
suprême tranquillité de la solitude, on entend le bruissement d’une feuille,
le murmure d’une source, le chant d’un oiseau. Seulement, quand la tempête
arrive, les torrents mugissent, les arbres tombent, les lacs écument, les
flots bondissent, la nue éclate et le tonnerre roule de montagne en montagne
avec un fracas épouvantable. Nous revenions, un jour, cinq ou six amis, de
l’une de ces intéressantes excursions de pêche en pays sauvage. Nous
commencions à descendre le Cap Tourmente. À nos pieds, l’île d’Orléans, avec
ses florissantes paroisses, semblait une corbeille de fleurs bercée par les
eaux ; Québec, sur son rocher noir, à trente milles de distance, luisait comme
un astre nouveau dans les fauves lueurs du couchant, et toute la côte de
Beaupré, qui descend des montagnes vers le fleuve par échelons
merveilleusement taillés dans la forêt, la verdure et le roc, avec ses champs
encadrés de clôtures grises, ses prairies et ses pièces de grain, paraissait
dormir sous un voile de satin moiré, sous un voile tissé en larges carreaux
bruns et verts, oranges et safrans, où les coteaux formaient des replis
moelleux et les ruisseaux, des fils d’argent. La vue des pâturages verts et
des troupeaux beuglants réveilla, dans nos gorges sèches, la soif du lait, et
nous nous arrêtâmes devant une maison de bonne apparence, flanquée d’une
laiterie de pierre. Un vieillard à l’œil vif fumait sa pipe à la porte, du
côté du soleil. Il se leva, nous pria d’entrer et vint s’asseoir avec nous. À
peine avions-nous vidé le petit verre de politesse, qu’un bambin joufflu se
précipita sur le seuil. — Grand-père, cria-t-il, il y a des animaux dans le
grain ! — Oui-dà ! On va voir... Excusez-moi, mes bons messieurs, fit le
vieillard. Et il s’élança dehors, sauta d’un bond, une clôture de cinq
perches, enjamba un large fossé, et tomba soudain, après une vaillante course,
au milieu des délinquants qui se délectaient du fruit défendu.
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